Le chef Christian Abégan s'engage dans la lutte contre la faim en Afrique
Du maïs, des arachides, du poisson en poudre et des fruits sont disposés sur une longue table à tréteaux, dans le village de Kaïgama, dans l'est du Cameroun, tandis que Christian Abégan commence sa séance de cuisine matinale. Séchés, émiettés et cuits dans une grande marmite en métal sur un feu de bois, ces ingrédients constituent la base du savoureux et nutritif porridge cinq étoiles, un plat local qui, selon lui, est un puissant antidote contre la faim et la malnutrition qui sévissent dans la région.
« Maintenant, ajoutez de l'eau », dit-il aux femmes rassemblées autour de lui, parmi lesquelles se trouvent des Camerounaises et des réfugiées centrafricaines. « C'est une étape importante pour que le mélange soit homogène. »
Chef renommé, auteur, musicien et designer, Christian Abégan se lance aujourd’hui dans un autre combat : celui de la sécurité alimentaire. Le Programme alimentaire mondial (PAM) l’a récemment nommé Chef ambassadeur pour la sécurité alimentaire et nutritionnelle, et des systèmes alimentaires durables en Afrique de l'Ouest et du centre. « Après quarante ans de cuisine, je pensais connaître le pouvoir de l’alimentation », confie-t-il, lors de ce voyage dans son pays natal.
Mais ses tournées avec le PAM, au Bénin, au Burkina Faso, au Cameroun, lui ont révélé quelque chose de plus profond. « Nourrir quelqu’un, c’est un acte de solidarité. C’est investir dans la ressource la plus précieuse qui existe : l’être humain. »
Un message particulièrement fort en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, où les conflits, les déplacements, l’inflation et les chocs climatiques aggravent pauvreté et insécurité alimentaire. Rien qu’au Cameroun, 3,1 millions de personnes, soit 11 % de la population, ont souffert de faim sévère entre octobre et décembre derniers. Et les projections pour 2026 sont encore plus alarmantes.
L’est du pays, où Abégan s’est rendu, concentre certains des taux de malnutrition les plus élevés. La région accueille près de la moitié des plus de 300 000 réfugiés centrafricains présents au Cameroun. Faute de financements suffisants, le PAM a dû réduire drastiquement ses distributions alimentaires, poussant certains réfugiés à envisager un retour risqué dans leur pays d’origine.
Cependant, un programme de sécurité alimentaire et de résilience soutenu par le PAM offre un filet de sécurité essentiel : Projet de Lutte contre la Crise Alimentaire (PULCCA). Financé par la Banque mondiale et lancé par le gouvernement camerounais en 2023, ce programme vise à renforcer la sécurité alimentaire grâce à une série d'initiatives. Il s'étend de la pisciculture à des techniques visant à augmenter la production agricole et à réduire les pertes après récolte, en passant par des repas scolaires et d'autres initiatives, comme la promotion de la « bouillie cinq étoiles » par Abégan. Cette initiative lutte contre la malnutrition, repas après repas.
Un bouclier cinq étoiles contre la faim
« Cinq ingrédients, tous locaux, tous disponibles et abordables, qui, ensemble, forment un bouclier contre la faim », explique Abégan à propos de la recette de la bouillie Cinq Étoiles, introduite par le PAM dans l'est du Cameroun. « En observant les mères la préparer avec soin, j'ai compris quelque chose de profond : l'innovation ne vient pas toujours des laboratoires. Elle vient parfois de la tradition et de la résilience. »
Abégan est un défenseur de longue date des systèmes alimentaires durables et d'une alimentation saine. Né dans le nord du Cameroun, il a grandi à Yaoundé, la capitale, où il passait son temps dans la cuisine familiale. « Susie m'a appris tellement de choses », dit-il à propos de sa nounou, l'une de ses premiers mentors. « Après l'école et les devoirs, je la regardais cuisiner. Elle m'a appris à reconnaître le moment où les aliments sont mûrs et à utiliser différents ingrédients dans une même recette. Tout cela m'a beaucoup aidé tout au long de ma carrière. »
Après un début d’études en droit en France, il suit finalement sa vocation culinaire et intègre le Cordon Bleu à Paris. Il ouvre ensuite un restaurant à Douala, puis devient juré de l’émission Star Chef, où il promeut une gastronomie africaine moderne fondée sur les richesses locales. Depuis 2017, il collabore avec le PAM, et en 2025, il a été nommé Chef Ambassadeur du PAM.
« Chaque fois que je pense à la faim en Afrique et dans le monde, je repense aux endroits que j'ai visités, à toutes leurs terres et à leur potentiel », explique-t-il. « Comment peut-il y avoir de la faim, voire une famine, en Afrique? Mais les crises sont bien là. »
Solutions locales
À Mbile, dans un camp de réfugiés composé de minuscules maisons en briques de terre crue, Abégan rend visite à Asmaou, une jeune mère originaire de République centrafricaine. Elle a appris à préparer la « bouillie cinq étoiles ».
« La bouillie m'a vraiment aidée et aidera mon bébé à grandir », explique Asmaou, avant d'ajouter : « Il n'est plus malade. »
« La bouillie cinq étoiles mérite bien son nom, elle est extrêmement nutritive », explique Abégan, qui la qualifie de « solution pour l'avenir », pas seulement au Cameroun.
Les ingrédients locaux sont depuis longtemps au cœur du message d'Abégan. En 2017, lors d'un de ses premiers voyages avec le PAM au Burkina Faso, il a accompagné des femmes qui préparaient les repas scolaires pour les enfants de la ville de Dori, dans le nord-est du pays. Les légumes ne figuraient pas au menu.
« Je me suis rendu au marché : il y avait des choux, des carottes, de la laitue. J'ai alors demandé aux villageois pourquoi ils n'ajoutaient pas de légumes à leurs repas », se souvient Abégan. Il a découvert que cette pratique ne faisait pas partie de leurs habitudes alimentaires. Il en a ajouté à ses repas, permettant ainsi à certains jeunes élèves de goûter pour la première fois des carottes cuites.
« Quand j'ai quitté Dori, quelques petits enfants m'ont suivi en me disant : “Bon voyage, bon voyage”, se souvient-il. Cela m'a réchauffé le cœur. »
À Mbile, il a également aidé les cuisiniers de l'école à servir de copieux bols de manioc, d'arachides et de sauce au gombo achetés localement, puis il a visité une ferme piscicole soutenue par le PAM où des femmes ramassaient leurs prises frétillantes à mains nues.
« Il s'agit d'un ensemble de mesures qui ont prouvé leur efficacité », déclare Gianluca Ferrera, directeur pays du PAM au Cameroun, à propos des interventions du PULCCA qui, ensemble, contribuent à renforcer les revenus locaux et la sécurité alimentaire. Il a appelé à un financement international accru pour soutenir les efforts du Cameroun. Le programme a besoin de 156 millions de dollars pour se poursuivre jusqu'en 2026. Sans nouvelles contributions, il risque d'être fortement réduit à partir de janvier.
Selon M. Abégan, les retombées de ces projets et d'autres projets soutenus par le PAM justifient l'investissement.
« Le PAM place les personnes au cœur de son action et leur offre foi et espoir », a-t-il déclaré. « Le PAM est présent lorsque les gens sont déplacés, démunis ou en difficulté. Le PAM sauve des vies. »