Alors qu’un puissant phénomène El Niño aggrave la faim dans le monde, l’action anticipatoire porte ses fruits
Ce qu’il reste aujourd’hui de la rivière saisonnière Singaita, dans l’État de l’Équatoria oriental au Soudan du Sud, n’est plus qu’une longue étendue de sable traversant un paysage brûlé par une chaleur incessante. Les champs qui devraient être verdoyants de sorgho et de maïs sont devenus bruns et desséchés. Les points d’eau se raréfient, contraignant les femmes et les jeunes filles à parcourir des distances toujours plus longues pour se procurer ce précieux liquide.
Debout au bord du lit asséché de la rivière, Lokitoe Lokale scrute chaque jour le ciel, guettant une pluie qui ne vient toujours pas. Pour cette mère de quatre enfants, la sécheresse actuelle se mesure au nombre de repas quotidiens qu’elle peut préparer pour sa famille.
« Il y a énormément de faim ici, à Kapoeta Nord », explique-t-elle en parlant du comté où elle vit. « Le soleil brûle comme du feu et il n’a pas plu. La pénurie alimentaire est grave. Il n’y a plus de sorgho. Tout a séché. »
La terre craquelée et les récoltes perdues ne sont pas l’apanage du Soudan du Sud. Cette année, de vastes régions d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine devraient être touchées par la sécheresse, mais aussi par des tempêtes et des inondations, voire par une combinaison de ces phénomènes. Les experts attribuent ces événements à un épisode météorologique El Niño potentiellement historique et record.
Pour les populations les plus pauvres et les plus touchées par la faim dans le monde, les conséquences pourraient être dévastatrices et se prolonger jusqu’en 2027. Selon une récente analyse du Programme alimentaire mondial (PAM), ce nouvel épisode d’El Niño pourrait plonger près de 50 millions de personnes supplémentaires dans une situation de faim aiguë, soit une augmentation de plus d’un cinquième par rapport aux niveaux actuels. En Afrique seulement, la Banque africaine de développement estime que ce phénomène météorologique pourrait entraîner une réduction de la production économique pouvant atteindre 20 milliards de dollars américains dans les pays touchés et provoquer d’importants mouvements migratoires.
Pour éviter que ces scénarios les plus pessimistes ne se réalisent, le PAM travaille aux côtés des gouvernements et de ses partenaires humanitaires dans le cadre d’une approche appelée « action anticipatoire ». Ensemble, ils aident les communautés vulnérables à se préparer avant que les catastrophes ne surviennent, grâce à des initiatives préventives telles que les transferts monétaires, le soutien à l’agriculture, les mécanismes d’assurance et les systèmes d’alerte précoce. Cette approche est mise en œuvre dans plusieurs pays, notamment au Guatemala, à Madagascar, au Pakistan et au Soudan du Sud.
« Plus nous aidons tôt les familles à se préparer à ces chocs climatiques, plus nous sommes en mesure de sauver des vies et de protéger les moyens de subsistance », souligne Carl Skau, Directeur exécutif par intérim du PAM.
À travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine, ces programmes fournissent aux communautés vulnérables les outils nécessaires pour renforcer leur sécurité alimentaire et leur résilience avant que les effets d’El Niño ne se fassent pleinement sentir. Des outils qui peuvent également réduire considérablement les coûts des interventions humanitaires ultérieures.
Soudan du Sud : agir avant que la rivière ne s’assèche
Au Soudan du Sud, les précipitations inférieures à la moyenne et les températures extrêmement élevées, probablement liées au phénomène El Niño, risquent d’aggraver l’une des plus graves crises alimentaires au monde. Mais bien avant que la sécheresse n’atteigne son pic, les acteurs humanitaires et les autorités gouvernementales avaient déjà commencé à intervenir.
En mai, le Programme alimentaire mondial (PAM) a distribué une aide monétaire anticipée à 53 000 personnes dans deux des zones les plus touchées de l’État de l’Équatoria oriental, dont le comté de Kapoeta Nord, d’où est originaire Lokale.
En juillet, le PAM s’est associé aux autorités sud-Soudanaises et à ses partenaires humanitaires pour déclencher le tout premier plan d’action anticipée contre la sécheresse du pays, visant à venir en aide à près de 66 000 personnes.
« L’assistance est arrivée au moment où nous en avions le plus besoin. Sans elle, nous aurions beaucoup plus souffert. » — Lokitoe Lokale, agricultrice sud-soudanaise, à propos du soutien anticipatif apporté par le PAM.
Les familles ont reçu des messages d’alerte précoce les invitant à se préparer aux mois de sécheresse à venir, ainsi qu’un appui et des informations dans des domaines clés tels que la nutrition, les soins au bétail et la gestion des ressources en eau. Cette assistance peut également contribuer à réduire les cas de violences basées sur le genre, qui tendent à augmenter lors des chocs climatiques en raison de l’aggravation des difficultés économiques et sociales ainsi que de l’affaiblissement des liens communautaires.
« En fournissant une aide de manière anticipée, nous avons permis aux familles de protéger les ressources dont elles disposaient et de renforcer leur résilience », explique Mutinta Chimuka, Directrice du PAM au Soudan du Sud.
Lokale a utilisé l’aide financière du PAM pour acheter des produits de première nécessité tels que la farine de maïs et les haricots, contribuant par la même occasion à soutenir l’économie locale. « L’assistance est arrivée au moment où nous en avions le plus besoin », raconte-t-elle. « Sans elle, nous aurions beaucoup plus souffert. »
Tchad, Malawi et Madagascar : atténuer les phénomènes météorologiques extrêmes
Plus à l’ouest, dans le Sahel, les précipitations inférieures à la moyenne observées au Tchad ont également conduit au déclenchement d’actions précoces d’atténuation des effets d’El Niño dans sept provinces dépendantes des pluies. Dans ce cadre, le Programme alimentaire mondial (PAM) et ses partenaires ont diffusé des messages d’alerte précoce sur la sécheresse et distribué une aide monétaire à plus de 170 000 personnes.
Ces initiatives visent à atténuer les projections préoccupantes du PAM, selon lesquelles El Niño pourrait plonger 7,4 millions de personnes supplémentaires dans l’insécurité alimentaire aiguë en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, où le PAM se tient prêt à intervenir aussi bien face aux sécheresses qu’aux inondations.
Des agropasteurs comme Oumar Abderamane Mbodou, originaire du village de Toulba, dans le centre-ouest du Tchad, utilisent l’aide financière du PAM pour soutenir leurs familles et préserver leurs moyens de subsistance, notamment en investissant dans l’alimentation du bétail et dans des systèmes de collecte des eaux de pluie.
« Sans ces mécanismes d’adaptation, de nombreux animaux ne survivraient pas », explique Mbodou.
Ce nouvel épisode d’El Niño survient après celui de 2023-2024, particulièrement dévastateur, qui a provoqué d’importantes inondations en Afrique de l’Est ainsi qu’une grave sécheresse dans de nombreuses régions d’Afrique australe. Ensemble, ces phénomènes ont laissé derrière eux des récoltes détruites et une aggravation de la faim.
Aujourd’hui, plusieurs pays se préparent à faire face à de nouveaux bouleversements climatiques liés à El Niño. C’est notamment le cas du Malawi, qui devrait être frappé à la fois par des inondations soudaines et des périodes de sécheresse. Alors que 2,6 millions de personnes devraient souffrir d’insécurité alimentaire aiguë durant la période de soudure de la campagne agricole 2026-2027, le PAM intensifie sa planification d’urgence et prépare une assistance destinée à 600 000 des personnes les plus vulnérables dans le sud du pays.
À Madagascar, El Niño risque d’aggraver une situation déjà préoccupante, avec 3,7 millions de personnes qui devraient faire face à une insécurité alimentaire de crise ou pire pendant la période de soudure allant d’octobre à janvier. Grâce à MapTool, un mécanisme de surveillance de la sécheresse mis en place sous la conduite du gouvernement, qui prévoit une sécheresse sévère dans le sud du pays, le Programme alimentaire mondial (PAM) se prépare à venir en aide à 75 000 personnes. Son dispositif d’actions anticipées comprend notamment des transferts monétaires, un soutien nutritionnel et la diffusion d’informations d’alerte précoce.
« Le PAM a soutenu le gouvernement dans la mise en place de MapTool, faisant de Madagascar le premier pays d’Afrique à s’approprier pleinement ce mécanisme de surveillance de la sécheresse », a déclaré Tania Goossens, Directrice du PAM à Madagascar.
Plus tôt cette année, le PAM avait déjà déployé une assistance monétaire anticipée ainsi que des alertes préventives face à une urgence climatique d’un tout autre genre : le puissant et meurtrier cyclone Gezani, qui a traversé l’île en détruisant des bâtiments et en déracinant des arbres, affectant plus de 680 000 personnes.
« Nous avons pu mettre de côté des provisions pour faire face aux jours difficiles qui allaient suivre », se souvient Pauline Tsarasoa, originaire de l’est de Madagascar.
Pakistan : des inondations à la sécheresse
L’Asie se prépare elle aussi à faire face à une combinaison de phénomènes météorologiques extrêmes. C’est notamment le cas du Pakistan, où la saison actuelle de la mousson provoque des inondations localisées dans le nord du pays, tandis qu’El Niño accroît le risque de sécheresse dans les régions du sud et de l’ouest. Afin d’aider les communautés à se préparer avant que les catastrophes ne surviennent, le Programme alimentaire mondial (PAM) et ses partenaires des Nations Unies soutiennent la première stratégie nationale d’action anticipée du gouvernement pakistanais.
Le PAM et les autorités identifient les districts les plus exposés aux risques d’inondation et de sécheresse, tout en définissant des seuils de déclenchement des actions précoces. L’objectif est de permettre aux ménages de recevoir une assistance avant que la situation n’atteigne son niveau critique.
Cette approche s’appuie également sur les enseignements tirés des expériences passées. Lors des inondations de 2025 dans le district de Khairpur, à l’est du Pakistan, le PAM et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ont fourni une assistance financière anticipée ainsi que des messages d’alerte à des milliers de personnes vulnérables.
« Par le passé, chaque fois que des inondations survenaient, nous n’avions aucune économie », se souvient Nadia Ali, journalière originaire de Khairpur. « Cette aide financière nous a apporté un soulagement indispensable et nous a aidés à faire face aux difficultés, notamment en nous permettant de nous mettre à l’abri pendant les inondations. »
Protéger les récoltes dans le corridor sec d’Amérique centrale
À des dizaines de milliers de kilomètres de là, dans le corridor sec d’Amérique centrale, des agriculteurs comme Teresa Gómez sont eux aussi reconnaissants du soutien apporté en amont par le PAM à plus de 376 000 personnes, avant qu’une sécheresse annoncée par les prévisions liées à El Niño ne frappe cette région qui s’étend sur quatre pays.
Gómez constate elle-même les effets du changement climatique dans sa communauté d’Uriles Pinalón, au sud-est du Guatemala. Les pluies n’arrivent plus au moment attendu, un phénomène traditionnellement annoncé par l’apparition en mai des zompopos, ces grandes fourmis reines qui émergent du sol. Mais l’assistance du PAM, notamment sous forme de silos à grains permettant de stocker et de préserver les récoltes de maïs et de haricots, aide des dizaines de communautés comme la sienne à mieux traverser la longue période de sécheresse qui s’annonce.
« Avant, lorsque le maïs venait à manquer, il fallait en acheter », explique Gómez, ce qui obligeait les familles à puiser dans leurs précieuses économies.
Dans une autre petite communauté agricole du Honduras voisin, l’agriculteur Federico Medina Bardales connaît bien, lui aussi, les conséquences des mauvaises récoltes au cours de ses 69 années de vie. Il se dit également reconnaissant du soutien précoce du PAM, qui comprend des formations techniques, la fourniture d’intrants agricoles et des rations alimentaires destinées à 36 000 personnes vulnérables.
« Cette aide a été d’un immense secours », affirme-t-il. « Nous traversons une période où il est difficile de trouver du travail. Cultiver la terre est devenu compliqué. »
Les initiatives d’action anticipée du PAM sont rendues possibles grâce au soutien de plusieurs donateurs, notamment l’Autriche, l’Allemagne, l’Irlande, la République de Corée (KOICA), la Norvège (NORAD) ainsi que le Fonds central d’intervention d’urgence des Nations Unies (CERF).