Syrie : un jour dans la vie d’un membre du personnel du PAM

Publié le 20 février 2014

Simon Hacker, chargé de la logistique du PAM à Damas en Syrie

 

Simon Hacker, canadien, est chargé de la logistique du PAM en Syrie. Basé à Damas, il achemine quotidiennement des provisions alimentaires d’urgence pour nourrir 150 000 personnes à travers le pays déchiré par la guerre. Dans son journal intime, il décrit une journée type alors qu’il fournit, chaque mois, avec l’aide de son équipe, une assistance alimentaire à 4 millions de syriens.

Il est 5 heures du matin et je suis réveillé par l’alarme de mon iPhone.

A mon arrivée à Damas en juin 2012, je vivais dans un appartement comme tous les autres membres du personnel. Mais suite à l’assassinat du ministre de la défense du pays et d’autres attentats aux voitures piégées, on nous a demandé, en décembre 2012, de déménager dans un hôtel. Une chambre d’hôtel étant un endroit plus sûr pour nous héberger et plus facile à surveiller.

De 8h00 jusqu’à 9h30, mon équipe de 30 personnes arrive doucement. J’attends anxieusement les assistants logistiques qui me mettent à jour concernant les chargements des camions (la nourriture est acheminée en Syrie par la route et par avion et ensuite stockée dans nos entrepôts. D’autres camions chargeront leur cargaison et se déploieront à travers le pays). Pendant la journée, ces assistants logistiques m’informent chaque fois que les camions arrivent aux entrepôts. C’est le seul indicateur de notre progrès. Nous devons nourrir 150 000 personnes aujourd’hui.

Vers 10h00, je reçois un appel urgent d’un collègue sur le terrain. Un nouveau groupe armé a bloqué la route qui mène vers la ville à l’est de Deir Ez-zor et a récupéré deux de nos camions. J’appelle vite une autre collègue et lui demande de comprendre ce qui se passe. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. La bonne nouvelle est que nous sommes souvent capables de négocier pour qu’on nous rende les camions. Je reste optimiste.

Les chauffeurs sont les personnes les plus courageuses de notre opération. Ils ont une habilité surprenante à conduire à travers le pays, le conflit et les groupes armés d’une façon que personne d’autre n’en est capable. Malgré le danger qui guette à tous les coins, ils traversent des lignes de fronts multiples, sont retenus aux points de contrôles – parfois pendant des jours – ou pire. Un de nos chauffeurs a été détourné et a été détenu par un groupe armé pendant 20 jours et a été torturé. Ses orteils ont été coupés, l'un après l’autre, son talon d’Achille et d'autres tendons ont été tranchés. Il ne marchera plus jamais. Son crime ? Il était alaouite et conduisait sur un territoire contrôlé par les rebelles sunnites alors que des rivalités sectaires avaient lieu le long de la côte méditerranéenne. Les vivres qu’il acheminait étaient destinées à des civils appartenant aux deux groupes religieux.

Mon responsable d’entrepôt syrien m’informe que nous avons 20 camions bloqués à la frontière libanaise. Je demande si on en a besoin urgemment et il me répond que oui.

Avec mon interprète Syrien, nous montons à bord du Land Cruiser blindé et nous dirigeons vers le directeur des douanes afin de négocier le relâchement des camions. Nous apercevons le directeur et il nous reçoit avec un sourire. Après quelques plaisanteries et une tasse de café, nous lui demandons de l’aide. Il passe quelques appels et nous dit que les camions vont être relâchés. Il nous remercie pour le noble travail que mène le PAM pour fournir de l’aide à son pays. Je le remercie et nous partons.

Je reçois un message qui m’informe que nous avons chargé des vivres pour 50 000 personnes seulement. Je passe immédiatement un coup de fil pour comprendre ce qui se passe. Il sera de toute façon très difficile d’atteindre notre objectif à cette allure.

Récemment notre entrepôt à Damas s’est retrouvé confronté à une bataille épique. Un jour plus tôt, c’était un des endroits les plus paisibles de la ville. Apres avoir rendu visite à l’entrepôt et sentant les retentissements intense de pilonnage et de coups de feu, j’ai vite réalisé que nous serions incapable de récupérer cette nourriture de sitôt. Avec la perte de nourriture destinée à nourrir 400 000 personnes, nous étions maintenant tous mobilisés pour comprendre ce qu’on allait faire par la suite. Grâce à un déroutement astucieux des livraisons et des achats de vivres locaux, nous avons pu reprendre nos activités. Nous avons évité un autre désastre.

Sur la route du retour, mon collègue syrien me montre des photos de sa famille cueillant des pommes dans un verger l’automne dernier, ce qui me rappelle ma propre enfance.

Je peux retracer mes racines humanitaires  lorsque j’étais un jeune enfant aidant ma mère en tant que volontaire du Rotary du sud-ouest de l’Ontario. Pendant ces dernières sept années avec le Programme Alimentaire Mondial, j’ai eu l’occasion de travailler auprès de huit pays frappés par des désastres naturels ou des conflits ou les deux. J’ai été témoin de la tragédie qui frappe les gens lorsqu’ils n’ont pas assez à manger, ainsi que la résilience incroyable de la condition humaine. Les personnes se trouvant dans des endroits comme la Syrie continuent à rêver même avec les bruits constants de pilonnage et de mortier qui les entourent. C’est une source d’inspiration.

Peu de temps après mon retour au bureau, mon chef m’interpelle. Il me dit que nous venons juste d’être informé que 5 000 familles affamées se trouvent dans une zone assiégée en dehors de la capitale – et que je dois mettre en place des camions immédiatement. Nous avons étés incapables de livrer dans cet endroit pendant des mois. Même si on trouve des chauffeurs assez courageux, ils ne réussiront jamais à passer les postes de contrôles. C’est une requête impossible et nous en sommes conscients. Je demande à mon équipe de trouver des camions disponibles. Ils me répondent qu’il faudra un miracle pour mener à bout cette mission mais nous devons essayer.

L’autre jour, j’ai reçu un email m’annonçant que des camions rencontraient des difficultés pour accéder à un des entrepôts en dehors de Damas. Quelques 60 camions s’étaient accumulés, en attendant de décharger des provisions alimentaires tant attendues. Apparemment il y aurait eu un souci lors du dernier contrôle se trouvant non loin de l’entrepôt. Etant donné que nous étions en train d’agrandir cet établissement afin de venir en aide à un million de personne par mois, c’était un gros problème. Il ne me restait qu’à y aller moi-même et comprendre ce qui se passait.

Après avoir fait 10 postes de contrôles, j’atteins finalement celui en question, 800 mètres de route en terre sinueuse, avec des queues de voitures des deux côtes, plein de soldats lourdement armés et un char d’assaut pour faire bonne mesure. A la suite d’une recherche rigoureuse de notre voiture et de nos provisions, un des soldats m’informe que le colonel en charge souhaite me rencontrer dans sa caserne.

Grâce à mon interprète, j’ai raconté au colonel nos opérations, comment nous essayons de nourrir plus de 4 millions de Syrien par mois, et comment nous avons besoin de son aide afin de s’assurer que nos camions puissent passer.

A la suite d’une longue discussion, nous sommes arrivés à une entente : il laisserait les camions aller et venir uniquement si on l’informait sur nos opérations. Avec une condition non négociable : pas de mouvement entre 19h00 et 6h00 sur cette route. Je lui ai répondu que nous essaierions. Nous nous sommes serrés les mains, et je lui ai promis de passer le voir la prochaine fois que je visiterais. « Ahlan wa sahlan, » il m’a dit avec un sourire – vous êtes toujours le bienvenu.

18h00 approche et la journée de travail touche à sa fin. Je dine avec quelques collègues et retourne vers l’hôtel avant le couvre-feu.

Même si je n’échangerais pour rien au monde ce que je fais, le travail humanitaire implique de vrais dangers. Chaque jour des milliers d’humanitaires risquent leurs vies pour venir en aide aux plus démunis, parfois en payant le prix fort. J’ai perdu cinq collègues lorsqu’un kamikaze est rentré dans notre bureau à Islamabad en 2009 et s’est fait sauter. C’est un jour que je n’oublierais jamais – un rappel que la vie peut changer à tout moment. J’ai prêté serment à moi-même ce jour-là qu’il n’y aurait pas de victoire pour ceux qui ont essayé de perturber notre travail au Pakistan ou autre part – cela m’a rendu encore plus déterminé à poursuivre ce que je fais.

Je me glisse dans mon lit et j’envoie quelques messages à mon assistant logistique, en lui demandant combien de vivres nous avons déployé aujourd’hui. « Assez pour nourrir presque 172 000 personnes, » me répond-t-il.

« Ok essayes de dormir, » je lui réponds. Nous allons devoir recommencer demain.